J'aime pas les mouches.

Je sais bien que ces petites bêtes sont elles aussi des créatures de Dieu et qu'à ce titre elles ont bien le droit de vivre. Mais franchement le Créateur aurait pu les équiper d'un silencieux. On fait bien des recherches sur les pales d'hélices d'avion ou de sous-marin pour en trouver qui fassent le moins de bruit possible, pourquoi pas sur les mouches ?

Le bourdonnement d'une mouche m'exaspère au plus haut point et il ne faut que peu de temps avant que je m'éjecte de mon siège, la bave aux lèvres et un journal à la main. En général, je lui en flanque un bon coup lâchement quand elle est posée sur un mur, en faisant une belle tache sur le papier peint. Mais c'est quand je suis pressé.

Il y a plus rigolo.

Tout petit déjà, je chassais la mouche dans ma chambre d'enfant. Il y avait autrefois, suspendues au plafond par un fil de nylon, des maquettes d'avions en plastique que j'avais consciencieusement montées, collées, peintes, de mes petits doigts boudinés. Mais au fil du temps et de la chasse aux mouches, les avions se sont faits descendre, non par la DCA, mais par un revers de Pif-Gadget. Hé oui, il faut de l'espace pour le tennis-mouche.

Plantons le décor.

Tout d'abord, il y a des mouches à tennis et des mouches dont on se débarrasse vite fait. Les meilleures sont les grosses noires qui font un bruit de mobylette. Car plus elles sont grosses, plus elles sont lentes, mais surtout plus elles sont visibles. Essayez de suivre du regard une petite mouche noire, celles qui sont très agiles. Pas facile.

Il faut donc un espace dégagé qui permette de suivre sa trajectoire. Tant qu'elle n'a pas été dérangée, la mouche suit une trajectoire, certes légèrement sinueuse, mais grosso-modo droite. L'idéal est une pièce avec une grande longueur mais une faible largeur, comme un couloir, avec un minimum d'objets fragiles en équilibre précaire.

Commencez par fermer toutes les portes, fenêtres et écoutilles de la pièce. Il ne s'agirait pas que l'adversaire s'échappât. Je conseille même de fermer à clé la porte principale de la pièce. Ce n'est pas que la mouche saurait manoeuvrer la poignée pour sortir, mais plutôt pour éviter qui quiconque rentre. Il pourrait se prendre un mauvais coup. Et puis, à votre avis, de quoi avez-vous l'air avec un journal à la main, suivant d'un regard fou un point invisible et zigzaguant ? Verrouillez tout. Enfin vous faites comme vous voulez.

Il faut ensuite une fenêtre qui va attirer la mouche. Cette conne va se flanquer à tous les coups dans la vitre puis continuer à essayer de forcer, se déplaçant dans tous les sens pour trouver une sortie qui n'existe pas. Vue la durée de vie d'une mouche, on peut se dire que depuis l'aube des temps, des milliards de milliards de mouches ont vécu et que l'Evolution aurait pu leur apprendre ce qu'est une vitre transparente qui laisse passer la lumière mais pas elles. Mais non.

En ce qui concerne l'arme du crime, il faut que je vous fasse un petit cours sur la mouche. La mouche est recouverte de poils qui peuvent ressentir le moindre courant d'air. Elle y est particulièrement sensible. En plus, elle est myope, elle ne perçoit que les grandes lumières. Donc, si vous essayez de l'atteindre avec un magazine rigide, mais déployé, cela va causer un tel déplacement d'air que la mouche va très facilement l'éviter. L'idéal est la raquette de tennis ou de squatch, mais là, il faut encore plus d'espace pour ne pas shooter le vase de belle-maman en terre cuite véritable. Et puis une fois que la mouche est échaudée et qu'elle a évité une première passe d'arme, elle va accélérer et zigzaguer comme une dingue. Mais c'est presque trop facile avec une raquette.

Il faut donc générer le minimum de déplacement d'air. Je conseille le journal papier plié en 4 dans le sens de la largeur. Il conserve toute sa longueur mais sa petite largeur ne va pas trop trop alerter votre proie.

Oui, car ce que je n'ai pas encore dit, c'est que le but du jeu est de descendre l'insecte en plein vol ! L'écraser sur un mur n'a absolument aucun intérêt, ça salit tout et c'est petit. Non, il faut ressentir le frisson du chasseur qui va tuer sa proie pour comprendre. Le plus jouissif est le "poc" de la mouche qui heurte violemment le journal. C'est à la fois un plaisir auditif, mais aussi tactile, car l'impact va se répercuter dans votre main. Si, si.

Mais ne croyez pas que vous l'aurez du premier coup. C'est très rare et il vous faudra un très long entraînement avant de réussir un "ace". Non, il faudra plusieurs passes. La première, donc, va affoler la bête qui va accélérer. Là, soit vous avez du bol et vous réussissez à la descendre quand même, soit vous patientez. Surtout, ne vous précipitez pas en courant derrière en donnant des coups désordonnés. Le mobilier ne vous dira pas merci.

Il faut alors vous mettre à l'affût, tel le lion dans la savane qui convoite l'antilope. De toutes façons, vous allez la perdre de vue, elle va trop vite. Ecoutez. Elle va se poser. Ben oui, elle est fatiguée au bout d'un moment, qu'est-ce que vous croyez. Vous allez alors comprendre que le papier peint à petits motifs vous handicape beaucoup car la mouche s'y camoufle aisément.

Voilà, vous l'avez repérée. Reculez, vérifiez que vous avez la place de frapper, que rien ne se place dans la trajectoire du journal. Faites un peu de courant d'air avec le journal, pour la faire redécoller. ALLEZ-Y !!! Encore raté.

Mais le pire, c'est que parfois, alors même que vous l'avez bien pockée, que vous l'avez entendue rebondir sur le mur mais sans retrouver le cadavre, et que vous vous êtes enfin assis, vous entendez à nouveau un "brhrhrhrhr". Il y a des dures à cuire.

C'est maintenant la 17e tentative. Votre bras vous fait mal à force de taper comme un sourd dans l'air sans obstacle. Vous commencez à transpirer à grosses gouttes, votre vue se brouille, et votre petit orteil, celui qui a rencontré violemment le pied de la table, vous lance. Il fait chaud, mais il est hors de question d'ouvrir la fenêtre. Où est-ce qu'elle est cette grosse conne, nom de @#¤£µ*% !!!

C'est à ce moment-là que votre patron, votre femme, votre mère, votre fils rentre dans la pièce. Je vous avais bien dit de tout verrouiller !