Les quatre hommes sont habillés de manière quasi identiques, en complet-veston sombres, bleu, gris clair, gris foncé, le dernier presque noir, sur des chemises blanches ou bleues. Les vestes sont posées sur les dossiers de chaises ou jetés sur les accoudoirs, les manches retroussées, l'un est même en chaussettes. Tous sont très frippés, très fatigués... L'un a conservé sa cravate et boit du whisky, le second a largement ouvert le noeud et fume des américaines et parmi deux autres, qui l'ont enlevée depuis longtemps, l'un mange des sandwiches en laissant des miettes sur l'immense kilim persan, l'autre griffonne sur un carnet à la lumière de la lampe d'à côté. Il fait chaud dans ces bureaux.

Alors que chacun est perdu dans ses pensées, le silence est interrompu par le ronronnement du fax qui crache une feuille de papier. L'homme à la cravate se lève, se remplit son verre de pure malt et va chercher la feuille. Il se penche sous la lampe du bureau pour la lire. Puis il se redresse et se dirige vers la fenêtre, les mains et la feuille dans le dos. En contemplant le ciel à la lumière déclinante, au milieu des nuages rouges, il prit une inspiration.

" Ils vont lancer une offensive terrestre, demain matin.
- Cha déchénère, on dchirait, commente le mangeur de sandwich en envoyant des morceaux de jambon à un bon mètre.
- Si on veut, ajoute le fumeur. Je dirais plutôt que ça continue. C'était logique.
- Ouais.
- Ouais.

Le griffonneur continue de griffonner.

- Bon, les gars, qu'est-ce qu'on dit aux autres, demain matin ?
- A propos de quoi, interrogea l'écrivain ?
- A propos de ça, cracha l'homme en lui agitant la feuille sous le nez, par-dessus le carnet.
- Arrête de la bouger, j'arrive pas à lire. Bon, oui, ok. Ils envoient les chars dans le Sud Liban, c'était à prévoir.
- Mais ils envahissent le pays, bordel !
- Ca ne change pas grand-chose, avant ils envoyaient les avions et les roquettes par-dessus la frontière, maintenant, ils foulent la terre, mais le résultat est le même. De toutes façons, vu que le pilonnage n'a pas suffit, il fallait bien passer à l'étape suivante, logique.
- Oui, mais la télé n'arrête pas de montrer des gosses en petits morceaux et des femmes qui hurlent.
- Ben ouais.
- Ben ouais.

- Hé, t'écris quoi ?
- Hein ?
- Tu écris quoi, là ?
- Des notes pour mon prochain bouquin.
- Sur quoi ?
- Sur les moyens de respecter l'environnement quand on fait la guerre.
- Tu déconnes ?
- Non, pourquoi ? C'est pas parce qu'on massacre les gens, qu'il faut pas respecter la planète ! Je connais une boîte qui fait des cartouches bio-dégradables. Elles sont en fibres de maïs compressées. Avec la flotte, elles sont rapidement assimilées par le sol. L'inconvénient, c'est pour les conflits pendant une mousson en Asie Mineure, mais au Proche-Orient, c'est idéal.

- Bon, alors ? Les médias vont nous tomber dessus si on fait rien.
- Faudrait écrire une résolution, non ?
- Ah ouais, une révolu... réjoluchion, une réjoluchion ! Merde, mon cornichon.
- Elle dirait quoi ?
- Euh... qu'on va proposer un texte et le soumettre aux autres pour se concerter, avant d'écrire une proposition et le leur envoyer.
- Mais qui c'est qui va l'écrire ?
- La résolution ?
- Nan. Le texte qu'on va envoyer !
- Ouuuuuh ! Pour ça, on a le temps, de toutes façons. Déjà, il faut arriver à réunir le corum, à voter et à obtenir la majorité sur l'idée du texte.
- Moi, je sais qu'on peut pas faire une assemblée avec tout le monde avant mardi prochain, ils sont tous rentrés chez eux, là. Il faudra reconvoquer tout le monde, mais d'ici qu'ils répondent, il faudra bien deux-trois jours.
- Bon, ça nous laisse le temps d'écrire quelque chose. Bob, tu t'en occupes ?
- Hé, pas le temps, j'ai mon éditeur qui attend un brouillon de mon bouquin !
- Hans ?
- Ah non, j'ai le mariage de ma fille dans 10 jours et c'est chez nous, faut qu'on prépare tout, là.
- Bon, José ?
- Pas question, ma femme veut déjà qu'on vitrifie tous les arabes depuis que le gosse est rentré à la maison en disant "Salaam aleikum", alors si elle sait que j'ai proposé un truc pour les soulager, elle va encore me faire la gueule.
- Sympa, les mecs. C'est moi qui m'y colle encore pour ce coup-là, si j'ai bien compris. Je vous revaudrai ça. J'ai pas le choix, mon fils correspondait avec un petit libanais sur msn. Il n'a plus de nouvelles depuis avant-hier et il m'en veut. Comme ça, je pourrai lui montrer que je fais des trucs utiles. Je vais lui demander son avis, tiens. Bon, je vous e-maile un truc demain aprème, mais vous me répondez dans la foulée, hein, avant que j'envoie au Bureau. On se revoie dans une semaine, alors ?
- Ouais, pas le choix.
- Ouais, font chier ces youpins.
- Mais je vous préviens, les mecs, je vous mets minable sur le green, je viens de recevoir mes clubs en carbone et titane, ça va faire mal !
- Ah ouais ? Tu les as eu où ?
...