Histoire de voir les nantis qui ne s'arrêtent pas, qui ne te filent pas cent balles pour picoler, parce que picoler, c'est oublier la déchéance. De voir ceux qui ne te voient pas, ceux qui ne te regardent pas ou pire, ceux qui te regardent, n'osent pas te sourire et détournent vite le regard.

Histoire de voir les touristes gras rigoler en me photographiant dans mon village écrasé de soleil, quémandant une poignée de riz. Histoire de voir les gosses qui me jettent des bonbons comme on jette des cacahouètes aux singes du zoo. Histoire de me voir me jeter dessus.

Histoire de voir ces femmes venir dans mon pays se faire faire une opération de chirurgie esthétique à bas prix, pendant que je viens mendier ma trithérapie. Histoire de les voir réclamer le service d'ordre, des fois que je les agresse ou que je me jette sur elles pour les bouffer. Ce qu'on leur enlève, c'est ce qui me manque.

Histoire d'entendre ceux qui, du fond de leur pays friqué, se permettent de me conseiller d'essayer de me débrouiller seul pour apprendre à le faire, pour cesser d'être un assisté.

Histoire de savoir ce que c'est de ne pas savoir. Histoire de comprendre ce que c'est que l'ignorance qui permet aux nantis de continuer à s'enrichir en nous volant, simplement parce que j'ignore que je suis un homme comme les autres.

Parce que quand on me dit que là-bas, de l'autre côté de la mer, de l'océan, il y a de la chance pour tout le monde, alors je me dis que je tenterais bien ma chance. Je traverserais bien la mer dans une barque en payant une fortune à un passeur véreux, pour arriver sur la Terre Promise, là où on te donne un boulot, même si tu n'as pas de papier. Là-bas, tu peux gagner dix fois, cent fois plus d'argent qu'au pays. Et tu peux en envoyer à ta famille pour qu'ils aient une chance de manger et d'aller à l'école. Pour que mes enfants aient plus de chance que moi, qu'ils puissent faire des études et s'en sortir.

Pour savoir que pour redémarrer une vie, il faut une main tendue.