Des fois j'en ai marre.

Bon, j'ai passé le bac E, parce que c'était la voie royale, parce que avec ça, je pouvais tout faire. Presque. Mais qui a décrété que quand on a 15 ans, la voie royale, c'est forcément de faire des maths ? Et même si on est capable de le faire et de comprendre à peu près, pourquoi on ne peut pas faire autre chose ? Mais quand on a 15 ans, on n'a aucune idée de ce qu'on va faire de sa vie, alors on aquiècse acquiècse on approuve.

Et quand on a 18 ans avec le bac, vous croyez qu'on en sait plus ? Quand votre père est électronicien, forcément, on se dit que faudrait faire aussi bien. Seulement, moi, si ça allait à peu près avec l'électricité, je ne comprenait rien aux transistors. L'informatique ? Bof, tout le monde en fait et c'est marrant de pirater les programmes (à l'époque c'était faisable), mais de là à en faire son métier, rester tout la journée devant un écran en clopant comme un dingue, bof.

Du coup, après qu'un "ancien" soit venu nous faire la promo de cette école en montagne, ouskon faisait du ski tous les week-ends, je suis parti deux ans faire des plastiques. C'était bien, c'était chouette, chez Louvrette. (private joke : Louvrette est un fabriquant de pièces plastiques). Et puis j'ai fait deux ans au CNAM, dans un "institut" à la con avec des profs qui parlaient des matières plastiques qu'ils n'avaient vues que dans des éprouvettes et de l'industrie qu'ils n'avaient vue que dans des bouquins aussi vieux qu'eux. J'ai eu du mal à aller jusqu'au bout et je voulais être indépendant. J'ai eu ce bac+4 qui ne servait à rien. J'ai trouvé un boulot. La plus grosse connerie de ma vie. J'aurais pu continuer et avoir ce putain de saloperie de bordel de merde de diplôme d'ingénieur. Je ne pouvais pas savoir qu'on allait me le reprocher toute ma vie. Il aurait "suffit" que je prenne des cours du soir pour rattrapper les UV qui me manquaient pour avoir le DEST, puis que je continue un an, avec une petite thèse d'ingénieur à la clé et hop. J'étais chaud, j'étais dedans, c'eût été facile. Enfin, pas tout à fait, mais plus facile qu'aujourd'hui.

Parce que j'ai essayé, l'année dernière de refaire des études. Je me disais que ça devait être facile, alors je suis retourné au CNAM, pour refaire ces UV manquants. Mais je suis retombé sur les mêmes crétins de profs. Les mêmes ! Ils étaient toujours là, avec les mêmes guéguerres pour avoir une chaire qu'ils n'auraient toujours pas plus que 20 ans avant. Ils n'avaient pas changé d'un yota en 20 ans. Et en plus ils se rappelaient de moi. J'ai tenu deux cours et je me suis barré.

Ca fait 18 ans que je bosse et je n'ai pas évolué d'un pouce. Je suis toujours technicien, agent de maîtrise, coef 300. Et parce que je n'ai pas ce DIPLOME, je ne pourrai jamais évoluer. Et je vois arriver les décérébrés des écoles d'ingé qu'on me met comme chef à former (le comble !) et qui ne savent pas tenir un pied à coulisse alors qu'on leur donne un job technique. Mais eux, ils iront plus loin, ils seront chef en chef. Ils feront du manadgementhe. Du haut de leurs 25 ans, ils jugeront si le gars de 40 ans mérite une augmentation en fin d'année. Aba non, il avait oublié de vérifier si l'encre rouge du décor du flacon de shampooing résiste bien au produit qui est dedans, des fois qu'il y a ait une coulure. Comment ? Il a développé tout seul toute la gamme en 3 mois ? Oui, mais oublier de vérifier un truc c'est grave.

Voilà, on n'est pas jugé sur ce qu'on sait faire, on est jugé sur ce qu'on ne sait pas faire. On n'est pas jugés sur ce qu'on a fait, mais sur ce qu'on n'a pas fait.

Bien sûr, je ne suis pas malheureux, je gagne de l'argent, j'ai une vie aisée. Il n'y a rien dont j'ai eu envie que je n'aie pas fini pas me payer. Et aujourd'hui, j'ai un boulot peinard. Si je ne fais pas le con, je devrais pouvoir rester là, tranquille, au chaud, encore 20 ans, jusqu'à la retraite. Pourquoi m'en faire ?

Alors pourquoi je ne me sens pas bien ? Pourquoi je suis autant frustré ? Je ne sais même pas mettre le doigt dessus.

Il y a quelques années, je croyais que c'était parce que j'étais toujours au même niveau et que je voyais mes collègues y arriver mieux que moi. Mais je ne plus très sûr que ce soit ça. Depuis plusieurs années, maintenant, je postule à toutes les annonces d'emploi qui correspondent à mon job, ou plutôt au job que je voudrais avoir, rêvant qu'en quittant ma boîte, je pourrai leur faire un bras d'honneur à ces cons qui n'ont jamais voulu me donner ce à quoi j'ai droit. Mais depuis le temps, après une centaine de CV envoyés, plusieurs dizaines d'entretiens partout, rien n'a abouti. Ca doit vouloir dire quelque chose.Je ne dois pas être fait pour ça, après tout.

Alors ?

Continuer le même job tout en développant ma vie privée et associative ? Changer de voie ? Est-ce que je serais mieux aujourd'hui si à 15 ans je m'étais orienté vers le littéraire ? J'aurais fait quoi ? Prof, journaliste ? Quoi d'autre ? Est-ce que j'aurais la même frustration en me demandant si j'aurais dû faire du technique ? Ben oui, je sais concevoir des pièces en plastique sur CAO, je sais ce qu'est un moule d'injection, je sais comment on fait une bouteille de flotte. Et je sais écrire des histoires en français, sans faire de fautes et dans un style pas trop dégueu. Et j'ai lu plein de bouquins. Pas forcément ceux qu'il aurait fallu, mais bon. Comme on disait autrefois, je suis biclassé.

Peu de mes collègues savent écrire un rapport en faisant de vraies phrases sans faire une faute à chaque mot. Peu de mes connaissances qui écrivent savent ce qu'est un polyéthylène haute densité. D'ailleurs ils s'en foutent. Est-ce que je suis condamné à ne jamais exploiter tout ce que je sais faire ?

T'aka écrire un bouquin, qu'on me dit. Surtout ceux qui n'en ont jamais écrit. Mais écrire, même un petit truc, quand on bosse, moi, je ne peux pas. Ou alors, j'y pense au boulot et je bosse mal. Chaque fois que j'ai écrit, j'étais tout seul, célibataire, étudiant, sans rien à penser. Et puis, depuis que j'ai écrit ce satané scénario d'Elosis, il me hante. Et je sais que si je dois écrire, ça ne pourra être que ça.

Rhâââ, putain, j'adore ce morceau des 70s qui passe à la radio, dommage que je ne sache pas le titre. Ca fait tintintintin whapitou whapitou. Vous voyez pas ? Ils ont pas dit ce que c'était, zut.

Bon, ça doit être la crise de la quarantaine.

Aujourd'hui, un collègue a annoncé son départ vers un autre poste dans le groupe, dans les parfums. Aujourd'hui, mon boss s'est permis de faire un cours sur le management, lui qui n'est même pas foutu de me parler sans que son propre patron soit derrière. Aujourd'hui, un énième cabinet de recrutement m'a annoncé que je n'étais pas pris, le client a soi-disant changé d'avis. C'est plus gentil que de dire que je suis trop vieux. En général, ils disent qu'en fait ils cherchent un "junior" et que j'étais trop "senior". Ou trop cher. Ba oui, il faudrait que je prenne plus de responsabilités, pour un plus petit salaire, logique.

Et pourtant, bordel, je sais que je peux faire quelque chose, mais je ne peux pas mettre le doigt dessus. Pourquoi je ne peux pas faire un truc qui me plaise vraiment, sans redouter d'être jugé ? C'est quoi, ce boulot que je saurai faire juste en me creusant la cervelle pour avancer, qui me demandera juste un peu de talent ?