J'avais décidé de changer de portable et j'avais vu que celui que je visais depuis un moment, le Samsung i600 avait bien baissé et devenait accessible. Je raconterai une prochaine fois mes déboires auprès des différents opérateurs et leur incompétences dès qu'il s'agit de demander des infos un peu pointues. Bref. Il fallait donc que je me rende au centre commercial des Trois Fontaines à Pontoise, à quelques kilomètres de chez moi. Il fallait aussi que je fasse une prise de sang le matin, puis que j'aille chez le kiné à 16h et que je récupère mes résultats en fin d'après-midi. Tout cela sans conduire, évidemment.




Ca commence donc le matin où c'est Nathalie qui me lave, me prépare mon petit déjeûner, me lace mes chaussures. J'ai arrêté de me raser, je laisse pousser la barbe pour l'instant.




J'emmène ma fille à l'école à pieds. Evidemment, je ne peux pas lui donner la main, elle marche à côté de moi. C'est même elle qui s'inquiète de savoir si je ne vais pas avoir froid et qui me remet ma veste sur l'épaule. A l'école, on s'est habitué à me voir, on ne me demande plus ce qui m'est arrivé. J'ai quand même droit à un "Ca fait encore mal ?".




Il faut ensuite que j'aille faire une prise de sang au laboratoire du centre-ville. C'est à 1,5 km, j'y vais à pieds. J'ai beau être handicapé, je double tout de même tous les valides sur le trottoir.

J'arrive au labo. Un type arrive juste avant moi sur le trottoir et ouvre la porte. Mais il ne la tient pas et comme elle est munie d'un ressort, je me la prend dans la gueule. Il faut la tirer, elle est lourde et ce n'est pas évident d'y arriver. Je rentre tout de même et en profite pour placer un "Merci pour la porte !" au gars devant moi. Il me regarde, ne peux pas louper mes attelles, mais ne dit rien et se retourne. Je me retiens de le traiter de connard. D'ailleurs, maintenant, je regrette. De ne pas le lui avoir dit.

L'infirmier qui doit me faire la piquouse hésite devant l'état du bonhomme : il ne sait pas où piquer. Je lui propose d'enlever l'attelle du bras droit, mais il refuse, il ne veut pas prendre de risque. Il choisit de piquer dans le poignet droit. Mais la veine est petite, il a du mal à la trouver, ça fait mal, il me charcute, le cochon ! D'habitude, ils se servent d'une ampoule sous vide, mais là, il ne peut pas, pas peur de claquer la veine ! Il me saigne en laissant couler goutte à goutte dans un petit récipient. Ca saigne aussi autour de l'aiguille. Du boulot de boucher. Il me promet "un bel hématome". Je ne suis plus à un un hématome près...

Je récupère ma feuille de sécu et je vais chercher mon bus à la gare, de l'autre côté du centre-ville.




Après 1/4 d'heure, il arrive enfin. Il est bondé de gamins qui vont au lycée. Ce n'était pas la bonne heure pour prendre le bus. Je monte sur la première marche et essaye péniblement d'atteindre le chauffeur pour payer mon ticket. Mais aucun de tous ces jeunes cons ne prend la peine de bouger, il faut que je gueule plusieurs fois des "Pardons ! " tonitruants pour atteindre la caisse du chauffeur, deux mètres plus loin. Evidemment, je ne peux me tenir à rien et je valdingue dès que le bus démarre. Personne ne bougerait pour me laisser une place contre un mur et je ne parle même pas d'une place assise. En jouant du cul (je ne peux pas jouer des coudes), je finis par m'insérer et me caler, mais je dois compenser les coups de frein avec les pieds. Le chauffeur, compatissant, me promet que ce ne sera pas long, ils descendent tous au lycée, deux arrêts plus loin. Bande de cons. Pas un pour rattraper l'autre. Ils se foutent complètement de ce qui se passe autour de leur petit monde fermé et continuent à parler entre eux. Je tends l'oreille, mais les discussions sont particulièrement affligeantes... Ca parle du prof "trop naze", du garçon "trop mignon", du dernier jeux vidéo "qui déchire" ou on se compare les téléphones portables...

Bon, je peux enfin m'asseoir. Zut, je me suis assis avec la fenêtre à droite, ça me fait mal dès que j'appuie l'épaule. Je vais m'asseoir en face pour pouvoir m'appuyer l'épaule gauche. J'ai 35 mn de trajet, je ferme les yeux.




J'arrive au centre commercial, je suis en avance, les magasins ne sont pas encore ouverts. En attendant, je décide de me prendre un petit déjeûner. Mais je suis obligé de demander à la jeune fille de me porter le plateau jusqu'à une table, car je ne peux pas le faire moi-même. Et je dois garder ma veste sur le dos car je sais que je ne pourrais me la remettre sur le dos qu'au prix de difficiles contorsions.




La boutique ouvre enfin, je rentre et je demande le gars qui est particulièrement compétent en smartphones. On discute un moment, il me conseille très bien et je prends le téléphone avec un abonnement, avec portabilité du numéro, puisque je quitte Bouygues pour aller chez France Telecom. On commence à remplir les papiers et au moment de prendre mon rib et mon chèque annulé, le gars me demande pourquoi le compte n'est pas à mon nom. Meeeeeerde ! J'ai pris le chéquier du compte perso de Nathalie ! Et le pire, c'est que j'ai déjà signé deux chèques la semaine dernière avec ce chéquier ! Le vendeur ne peut rien faire, il faut tout annuler. Mais il me réserve l'appareil, c'est le dernier du stock.

On est mardi. Demain, j'ai d'autres trucs à faire, je ne pourrai repasser que jeudi. Ou alors cet après-midi. Mais j'ai kiné à 16 heures. Il n'est que 10h30, c'est jouable. Hop.




A quelle heure est le prochain bus ? Il y a des travaux et le panneau avec les horaires est derrière, innaccessible. Je vais demander au bureau des bus d'Ile de France. La porte est carrément impossible à ouvrir. Je tape au carreau et une fille quitte son comptoir pour m'ouvrir la porte en matant mes bras, mais en se retenant d'un commentaire. Ok, le bus arrive dans un quart d'heure. J'en profite pour prendre un petit papier avec les horaires.

En arrivant à proximité de mon arrêt, il faut que j'appuie sur le bouton pour demander l'arrêt. A l'aller, ce n'était pas nécessaire puisque j'allais au terminus. Donc, je me lève pendant que le bus roule pour atteindre le bouton situé du côté des gens debout. Evidemment, à ce moment-là, le bus prend un rond-point et fait une embardée. Par réflexe, je me rattrappe de la main droite à une barre. L'épaule me dit merci. Ouille. Bordel. Ce bus est équipé pour les handicapés, avec un marche-pied bas, un emplacement pour fauteuil roulant, mais les boutons d'appel sont en hauteur et il faut se lever pour appuyer dessus ! Quel est l'abruti qui a conçu ça ?

Je descend du bus et je fonce à la maison. En marchant. Pas le droit de courir. Heureusement, j'ai la foulée longue.




Je regarde les horaires, le prochain bus qui repasse pour Pontoise est dans une petite heure. Nickel, j'ai tout le temps. Je mange en 4e vitesse. Au passage, j'apprends que choper le saladier au fond du frigo ou un yaourt tout en haut et essayer de tourner le robinet de l'évier, c'est pas fait pour moi non plus. Je ne parle même pas d'essayer de me faire un expresso... Heureusement que j'avais eu la présence d'esprit, la veille, de demander au fromager de me débiter le saucisson en tranches. J'en profite pour aller sur internet jeter un coup d'oeil sur les comptes en banque. Sur celui de Nathalie, je vois bien les deux chèques débités. Avec ma signature. Ils sont vachement regardants, à la banque...




Allez, je ressors de la maison, reprends le bus, m'assois et regarde passer le paysage pendant que Foreigner me braille dans les oreilles que c'est "Urgent, Emergency !".




En arrivant à Pontoise, mon premier geste est pour aller me prendre un café, puis je retourne chez FT.




Mon gars n'est pas là, il parti déjeûner. Il ne revient pas avant 15 heures. Son statut d'expert lui permet des libertés. Heureusement, on avait tout dégrossi et il a laissé des instructions à son collègue. Le reste n'est que de la routine. Au moment de repartir, ma veste tombe par terre et je dois demander au vendeur de me la remettre sur les épaules, ce qu'il fait très obligeamment. "Mon pauvre monsieur, c'est pas facile". Merci, j'avais remarqué. Je repars peu après avec mon téléphone tout neuf. Mais il me mettent la boîte dans un sac en papier très haut. Avec la main droite sur le ventre, le sac me bat dans les jambes. Avec la main gauche, je ne peux pas le tenir. Je marche en shootant dans la boîte à chaque pas.




Je fais un saut à la Fnac à côté pour essayer de trouver une pochette pour mon téléphone, mais je fais chou-blanc. Dans la demie-heure qui reste avant mon bus, j'ai le temps d'écumer la boutique Bouygues, les deux SFR, les deux Photo-service, Darty et Phone House. Rien.

Je m'assois sur un banc en pierre en attendant le bus. Je me relève d'un bond car je me suis assis sur de la flotte. Je mets un doigt de la main gauche dedans et je le renifle. Beurk, c'est de la bière. Je secoue la main pour me débarrasser des gouttes. AILLEUUUUH ! Bordel, ça fait MAL.




Je reprends le bus et descend au centre-ville de chez moi, c'est toujours ça d'économisé pour mes pieds. Je suis en avance pour le kiné, je vais me boire une bière au troquet. J'avais jamais remarqué que les pochtrons devaient être costauds pour pousser la porte du bistro...




Chez le kiné, je suis encore obligé de demander de l'aide pour me déshabiller, puis pour me rhabiller.




Je rentre à la maison, mais à mi-chemin, je me rappelle qu'il faut aller chercher les résultats de mon analyse de sang du matin. Demi-tour. Je prends les papiers et je rentre finalement.

Ce soir-là, en rentrant, ma femme me dit qu'elle n'a pas pris de pain. Allez, j'y retourne, je suis chaud.

J'ai bien fait une dizaine de bornes à pieds dans la journée, on ne pourra pas me reprocher de ne pas pratiquer d'activité physique dans ma journée !

Mais franchement, il faudrait que le ministre de la santé, les préfets, les maires, les ingénieurs, les architectes vivent quelques jours la vie d'un handicapé pour se rendre compte des améliorations à apporter à la vie quotidienne...

Ce soir, après avoir fait le compte de tout ce que je ne peux pas faire, je commence à en avoir passablement ras le bol. Je ne peux rien faire sans les autres, je dois constamment me faire aider. Difficile de se sentir encore un homme à part entière dans ces conditions.




Ah oui, j'oubliais : après avoir cotisé pendant 20 ans à une assurance responsabilité civile, une assurance de bagnole, une assurance de maison, une assurance Carte Bleue, la sécurité sociale, les mutuelles diverses, je viens d'apprendre que je toucherai royalement 40 euros par jour ouvrable. La mutuelle a 60 jours de carence et je n'ai pas assez d'ancienneté dans la boîte, puisque je n'ai pas commencé.

De quoi se sentir exister...